« La tempête qui vient », de James Ellroy : ce désastre qui ensauvage…

Un roman d’Ellroy vous marque à jamais. Pour moi, ce fut le cas avec « Un tueur sur la route », « Le Dahlia noir », ou encore « American tabloïd », entre autres… Et le phénomène s’est répété avec « La tempête qui vient », même si j’ai commis un sacrilège en le lisant avant « Perfidia », le premier livre de sa nouvelle série nommée « Second quatuor de Los Angeles ». Pour être tout à fait honnête, je m’en suis aperçu dès les premières pages, mais, déjà happé par l’histoire, j’ai été incapable d’interrompre ma lecture pour tout remettre dans le bon sens et j’ai donc bu ce calice jusqu’à la lie, permettant de prouver par la même occasion que cette œuvre peut tout à fait se déguster de manière indépendante. Cela dit, je vous conseille malgré tout de ne pas faire la même erreur que moi ; vous êtes avertis !

Ce préalable exposé, il est temps de parler de ce monument, en commençant par le titre tiré d’une citation du poète britannique W.H. Auden : « La tempête qui vient, ce désastre qui ensauvage… ». Elle pose bien le cadre du récit dans le Los Angeles de fin décembre 1941 à mai 1942, juste après Pearl Harbor. L’attaque nipponne a marqué les esprits et les autorités ont décidé d’interner tous les citoyens d’origine japonaise dans des camps. Le roman se déroule également en grande partie au Mexique, en Basse-Californie, respectivement dans les villes de Ensenada et La Paz où l’armée américaine a envoyé des agents pour prévenir d’éventuels débarquements de sous-marins japonais.

Dès le début, Ellroy multiplie les nœuds scénaristiques en même temps que ses personnages. Ça part dans tous les sens et il faut s’accrocher. Dans son style unique, l’auteur mitraille des phrases concises qui débordent nos défenses, rendant, comme toujours, un peu compliquée l’appréhension de son histoire. Un Ellroy se mérite, mais ça vaut le coup. On entame la chasse à l’homme d’un violeur en série qui tourne court tout en offrant un indice important pour la suite. Dans la foulée, on assiste à la mort de six individus dans un accident de voiture qui implique Joan Conville, une infirmière qui rejoindra bientôt les rangs du LAPD en tant que spécialiste de médecine légale. Et puis il y a l’assassinat d’un Chinois dans son restaurant, retrouvé les pieds plongés dans de l’huile de friture… Charmant ! Et cette bouillabaisse peut donner le tournis, d’autant plus qu’on arrive rapidement au massacre de deux policiers véreux dans un club privé en compagnie d’un émigré latino, tragédie qui va susciter l’émoi des forces de l’ordre en même temps que de l’opinion publique. Tout en faisant ressurgir une affaire irrésolue, le braquage de lingots d’or dans un train gouvernemental, une décennie plus tôt, de quoi enflammer bien des convoitises…

J’en ai déjà parlé, la multiplicité des protagonistes complique la tâche du lecteur, du moins au départ. Ces âmes perdues sont toutes à la fois très crédibles et répugnantes. Pas une ne rattrape l’autre. Ellroy nous sèvre de héros positifs. Chacun de ses intervenants traîne son lot de faiblesses. Avec eux, on a l’impression de rejoindre l’enfer dans lequel ils se débattent. Un point commun néanmoins qui entame peut-être très légèrement le réalisme de l’ensemble (mais là, je chipote…) : ces personnages sont tous très intelligents. Ils calculent et méditent sans cesse pour arriver à leur fin. Ça peut être la richesse, la reconnaissance, la puissance, le désir ou tout simplement pour juste réussir à survivre dans ce cloaque. Malgré tout, on admire le tableau, toujours plus fascinés et incapables de détourner le regard, un peu comme ces badauds qui s’agglutinent et se dressent sur la pointe des pieds pour apercevoir l’horreur d’un accident de voiture. Ici, la littérature n’offre aucun réconfort. Ellroy nous assène son interprétation de l’humanité et il ne s’agit que d’une collectivité de vagabonds qui errent dans une absence de sens implacable. Les malheureux sont ballottés par des vagues de plus en plus grosses, annonciatrice de cette tempête qui approche et prend la forme d’une guerre mondiale, la seconde dans le temps et certainement la première dans la course des atrocités. Et ça n’arrange en rien leur destin, bien au contraire, ça paraît exacerber leurs côtés les plus ténébreux.

Sur le podium, je place tout en haut Dudley Smith et le loup mental qui l’accompagne. Sergent du LAPD et militaire chargé de traquer des agents de la cinquième colonne jusqu’au Mexique. Un prédateur fasciné par d’autres encore plus implacables et qui sévissent déjà en Europe, qu’ils soient Führer, Duce ou Caudillo. Lui n’est obsédé que par une seule chose, dominer tous ceux qu’ils côtoient. Sa présence écrase toute la narration. Il ne laisse personne indifférent et suscite à la fois chez le lecteur et ses contemporains, alternativement ou en même temps, l’amour, la haine et la peur. Il est à la fois le personnage principal et l’ordure, voire l’enquêteur et le criminel à abattre.

Dans son sillage, les autres tentent de tenir la corde. Son collègue, le sergent Elmer Jackson, me semble peut-être le plus sympathique, celui vers qui j’ai le plus tendance à m’attacher, même s’il s’avère quand même très délicat d’apprécier un policier qui profite de sa position pour s’enrichir dans une activité de proxénète. Le capitaine du LAPD William H. « Whiskey Bill » Parker peut aussi susciter ce genre de sentiment ambigu. Alcoolique notoire écartelé entre son ambition et sa religiosité, la première lui faisant souvent mordre les bordures du chemin de la moralité que lui impose la seconde, sa superficialité me le rend finalement bien moins plaisant que le sulfureux Dudley et ses errements démoniaques… Un comble ! Chez les hommes, au bout du compte, le plus sain me paraît être l’agent et colosse Lee Blanchard, ancien champion de boxe qu’on retrouvera dans « Le Dahlia noir » (ce roman se déroulant après, mais a été écrit avant…), personnage moins machiavélique que les autres, même si sa violence peut inquiéter. Cela dit, sa contribution dans « La tempête qui vient » reste assez limitée. Curieusement, je ressens peut-être le plus d’empathie pour le docteur Hideo Ashida qui travaille dans le service de médecine légale du LAPD. Homosexuel refoulé d’origine japonaise, il en pince pour Dudley et tente d’échapper au sort peu enviable réservé à ses compatriotes en mobilisant son discernement et son expertise inégalée dans l’analyse des indices relevés sur les scènes de crime. Toujours sur la brèche, travailleur infatigable, sa trajectoire singulière m’a touché.

À côté de ces personnages masculins finement ciselés, Ellroy ne néglige pas ses figures féminines. La plus puissante à mon sens, Joan Conville, grande par la taille, l’intelligence et la beauté. Séduit, Bill Parker n’hésitera pas à racheter une de ses fautes pour la forcer à rejoindre le LAPD et lui faire renoncer à un engagement dans l’armée américaine. Ce moment charnière la hantera tout le long de la première moitié du livre pour finalement la rattraper. Ses collègues sont tous fous d’elle, le loup Dudley y compris. Ellroy la place en modèle de femme forte et indépendante, un extra-terrestre dans cette époque encore si largement patriarcale. Malgré tout, il prend bien soin d’introduire ses faiblesses en douceur, puis de les exploiter pour nous torturer, nous rendant son destin que plus bouleversant. À côté d’elle naviguent d’autres femmes, toutes très bien caractérisées : Claire de Haven, la morphinomane communiste qui entretient une relation passionnée avec Dudley, Kay Lake, la protégée de Lee Blanchard qui apparaît dans « Le Dalhia noir » (interprétée par Scarlett Johansson à l’écran !) et qui nourrit une haine puissante à l’encontre de Dudley (seconde femme forte qui concurrence bien Joan Conville, surtout dans la seconde partie de récit), Elizabeth Short, la fille illégitime de Dudley (et surtout, « Le Dahlia noir » en personne !!! Mais c’est une autre histoire…) ou encore Jean Clarice Staley, femme fatale et maîtresse-chanteuse à plein temps, pour ne citer qu’elles, car la liste est longue…

Enfin, ce roman offre également l’occasion, comme dans les autres d’Ellroy, de croiser des personnalités comme Orson Welles (pas très à son avantage, un peu superficiel, obsédé par son image, le sexe et réduit à jouer les informateurs…), Robert Taylor (pas mal déluré…), ou encore le maestro Otto Klemperer (dont la villa somptueuse accueille des fêtes décadentes), pour les plus connus.

Avec cette galerie de figures crédibles ou réelles, un style qui lui autorise, parfois, à maltraiter l’orthographe pour favoriser le surgissement d’émotions (par exemple, chaque fois qu’il est question du Ku Klux Klan, la lettre « c » devient « k » à l’instar de « klub », « enklavé », « klanique », etc.), un scénario tortueux dont les rhizomes nous entraînent souvent dans des chemins de traverse sans jamais nous perdre, Ellroy continue à créer un univers propre, exigeant, d’une poésie ténébreuse et inquiétante. Si je ne partage pas sa vision désespérante du monde (quoi que…), je ne peux que saluer la sincérité avec laquelle il nous la livre et bien reconnaître qu’elle charrie malheureusement sa part de vérité. En la mettant en lumière, Ellroy nous offre la possibilité, certainement sans trop le vouloir, de cerner un peu mieux l’ennemi intime, à l’image de ce loup qui hante Dudley et ne le quitte jamais. Et se faisant, maintenant affranchis, ceux qui le souhaitent peuvent, peut-être, trouver les armes pour l’apprivoiser.

Stéphane Furlan

Caractéristiques détaillées :

Auteur : James Ellroy

Collection : Rivages Noir

Date de parution : novembre, 2019

EAN : 9782743648893

Façonnage normé : BROCHE

Nombre de pages : 850

Format : 155 x 225 mm

Pour multiplier le Noir au carré, abonnez-vous et recevez, en cadeau, le ebook de Couru d’avance :

Publié par stephanefurlan

Passionné de littérature noire, science-fiction et fantastique, j'écris depuis de nombreuses années. En 2014, je publie mon premier roman "Ville rose sang" aux Éditions Cairn et j'ai la chance d'être récompensé par le Prix de l’Embouchure. Dans la foulée, deux autres romans sont édités dans la collection Du Noir au sud, "Sans jeu ni maître" en 2015 et "Implantés" en 2017. Mon dernier livre, "Couru d'avance", est publié en 2020 chez Librinova.

2 commentaires sur « « La tempête qui vient », de James Ellroy : ce désastre qui ensauvage… »

  1. Bravo pour cette analyse du dernier Ellroy, le maître même si ce mot est galvaudé (une pensée pour Don Wislow qui est presque au même niveau). Cependant je voudrais être moins indulgent pour ce qu est devenu le style Ellroy. Less is more. Certes. Lorsqu’il propose son premier manuscrit à son futur éditeur Browns Requiem celui ci lui dit enlevez 100 pages. Au lieu d enlever 100 pages il raccourcit toutes les phrases. Le style Ellroy est né. Mais dans la tempête c est peut-être trop. Ce qui était un récit devient alors de la musique comme Céline. Pourquoi pas?

    1. Merci pour ce retour et surtout pour cette anecdote importante expliquant la naissance d’un style ! Comme quoi, ça tient à pas grand chose… Cela dit, il est quand même monstrueux !

Répondre à stephanefurlan Annuler la réponse.

%d blogueurs aiment cette page :