« Dans l’ombre du brasier » de Hervé Le Corre : mais il est bien court, le temps des cerises…

Roman noir, épique et tragique, enquête policière, odyssée infernale et hallucinée, récit historique évoquant une guerre civile doublée d’une révolution avortée, « Dans l’ombre du brasier » rassemble tous ces qualificatifs et bien plus. Dans ce livre sorti deux ans trop tôt, comme pour jouer les éclaireurs dans les commémorations de la Commune, Hervé Le Corre mobilise son art pour rendre hommage, à sa façon, aux derniers jours d’un rêve partagé par le peuple de Paris juste après la défaite contre la Prusse. Et comme on ne se refait pas, il déploie son expertise dans la littérature de genre, noire et policière, pour illustrer cet épisode qui, en mêlant le sang et l’espoir, résonne encore jusqu’à nous, cent cinquante ans plus tard.

Nous suivons d’abord Nicolas, fédéré de la Garde nationale bien déterminé à défendre, en compagnie de Le Rouge et du jeune Adrien, cette société qui vient d’éclore, en deux mois à peine, sur les ruines du Second Empire. Notre communard se bat aussi pour Caroline, sa fiancée qui a troqué ses aiguilles à tricoter pour en manier d’autres, de celles capables de recoudre les plaies. Ces deux-là s’aiment dans un chaos mélangeant joie et souffrance, accordéons et mitrailles, compassion et haine, toute leur énergie mobilisée vers la réalisation de leur bonheur individuel magnifié par celui d’un peuple. Leur attention aveuglée par ce nouveau printemps, ils ne se doutent pas qu’ils côtoient des ombres marquées par la noirceur de passés traumatiques. D’abord le pire, un monstre, Henri Pujols, ancien soldat défiguré et psychopathe qui gagne son pain en enlevant des gamines pour approvisionner un photographe commercialisant des clichés pornographiques. Dans ce trafic, le tueur est secondé par Clovis, un cocher qui l’aide à transporter les malheureuses à travers Paris dans son lugubre carrosse. Alors, comme dans ce genre de récit, les fils finissent toujours par dessiner une toile d’araignée, nous ne sommes pas vraiment surpris quand Caroline disparaît à son tour, justifiant l’intervention d’un dernier personnage, Antoine Roques, un imprimeur devenu agent de la Sûreté depuis peu par la grâce d’une nomination des autorités communales.

Les tripes nouées à la fois par les menaces qui pèsent sur Caroline, le son des canons et des mitrailles, le spectacle des colonnes de lignards s’approchant inexorablement des remparts puis se déversant dans les rues, nous alternons les points de vue pour avancer dans la narration de ces journées composant la Semaine sanglante. Le policier s’acharne à suivre la piste de la jeune femme enlevée malgré l’effondrement de son univers. Caroline se bat pour sa survie dans toutes les épreuves qu’elle traverse. Nicolas recule mais ne rompt pas face à la marée versaillaise, renonçant à défendre les murs détruits de la capitale pour mieux se replier derrière les barricades, l’esprit pourtant tourmenté par le malheur qui a touché sa fiancée et partant enfin à se recherche quand, blessé, il prend conscience qu’un fusil de moins ne fera guère la différence.

Ce roman m’a bouleversé à plus d’un titre. D’abord par la puissance du tableau qu’il dresse de ces journées terribles qui commencent avec une espérance folle se brisant dans la fureur des combats. Hervé Le Corre parvient à saisir puis à retranscrire l’ambiance d’une société assiégée dès sa naissance, l’oppression ressentie à l’idée de perdre un trésor à peine déterré. Une sorte de Fort Alamo avec un supplément d’âme. D’abord les détonations qui approchent, puis le spectacle des destructions aveugles, des incendies, des corps fauchés en pleine santé, des épisodes de bravoures improbables, de l’amitié qui lie les frères d’armes face à la certitude de la chute, le réalisme des scènes du quotidien, le verre de vin ou le ragoût partagé entre deux coups de feu, l’héroïsme des gens ordinaires qui savent tendre la main quand tout semble perdu ou le cynisme assumé de ceux qui trahissent pour sauver leurs peaux. Et dans ce monde qui exacerbe toutes les passions, la petite histoire constituée par l’enlèvement d’une innocente, pourtant dérisoire au regard de la grande, parvient malgré tout à susciter notre intérêt, à devenir une béquille nécessaire pour traverser le brasier, en nous offrant, peut-être, l’espoir d’une fin heureuse pour certaines des figures qu’on a appris à aimer, à défaut de croire en celle de cette révolution dont nous connaissons malheureusement le dénouement. Mais comme rien n’est joué, nous redoutons jusqu’au bout le sort qu’Hervé Le Corre réserve à ses personnages et nous tremblons en croisant les doigts pour que les incendies ne finissent pas par tout consumer et que subsiste, au moins, quelques braises capables de raviver une étincelle, pas grand-chose, de quoi juste nous guider vers un nouveau temps des cerises…

Stéphane Furlan

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Publié par stephanefurlan

Passionné de littérature noire, science-fiction et fantastique, j'écris depuis de nombreuses années. En 2014, je publie mon premier roman "Ville rose sang" aux Éditions Cairn et j'ai la chance d'être récompensé par le Prix de l’Embouchure. Dans la foulée, deux autres romans sont édités dans la collection Du Noir au sud, "Sans jeu ni maître" en 2015 et "Implantés" en 2017. Mon dernier livre, "Couru d'avance", est publié en 2020 chez Librinova.

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