La machine Ernetti, de Roland Portiche : l’antidote idéal à la claustrophobie !

Aujourd’hui, je vous propose un pas de côté en abordant ce roman qui parvient à mêler les codes du thriller, de la science-fiction, de la littérature historique et du fantastique. Ça fait beaucoup, me direz-vous, mais Roland Portiche possède un talent indéniable pour brouiller les pistes, géographiques comme temporelles, pour nous offrir un livre qui colle aux doigts.

L’auteur nous prévient dès l’entame. Ce récit s’inspire d’une histoire vraie, celle du moine italien Pellegrino Ernetti qui, entre 1956 et 1965, affirme avoir inventé une machine à voir dans le temps. Intrigué, je n’ai pu résister à en googleliser le nom pour constater que ce personnage a bien existé. En s’amusant à remplir les blancs, Roland Portiche suppose qu’après avoir découvert les travaux d’Ettore Majorana, un physicien qui a fait croire en sa mort pour pouvoir poursuivre tranquillement ses études sur la physique des particules dans un monastère italien, le secrétaire particulier du pape Pie XII, l’évêque Montini (également futur pape Paul VI) sollicite deux prêtres passionnés de science, Ernetti et son vieux mentor, le père Léonardo, pour tenter de construire un chronoviseur (dont le nom est tiré d’une nouvelle de Isaak Asimov 😉 !!!), un appareil capable de voir le passé en exploitant certaines caractéristiques des neutrinos. Bon, à ce stade, j’avoue que mon imagination commençait à partir en vrille devant le potentiel narratif de ce socle et je ne pouvais déjà plus détacher mes yeux de ce satané bouquin. Premier pari réussi pour l’auteur ! Voyons si la suite est à la hauteur des questions soulevées…

La première partie du récit raconte comment les deux compères en soutane parviennent à surmonter chaque difficulté pour arriver à fabriquer leur engin, notamment en incitant les plus grands savants de leurs temps, en contrepartie d’un pécule conséquent et surtout de la signature d’un contrat les contraignant au secret, à rejoindre un stage payé par le Vatican pour les aider à trouver des solutions aux problèmes pratiques qu’ils rencontrent, tout en leur faisant croire qu’il ne s’agit que de travaux purement spéculatifs. Dans un même temps, de l’autre côté de la Méditerranée, Natacha, une archéologue israélienne survivante de la Shoah, analyse les manuscrits de la Mer morte découverts récemment à proximité du site de Qumrân, en Cisjordanie. En réalisant que certains passages anticipent les paroles de Jésus, la jeune femme formule l’hypothèse que l’origine du christianisme résiderait dans les préceptes de la communauté des esséniens. Sacrilège ! Comment ça, le messie ne serait donc qu’un adepte de cette secte dont il se serait contenté de diffuser les croyances ? Confrontée à la soudaine réticence du père dominicain Hubert de Meaux, son directeur de thèse, Natacha suppose une censure du Vatican et n’en est que plus déterminée à faire éclater la vérité. Enfin, aux antipodes, un cardinal brésilien proche de la théologie de la libération avance ses pions pour accéder à la charge suprême. Son but ? Entraîner la chrétienté du côté des réprimés et de la révolution sociale. Pour l’atteindre, il n’hésite pas à s’appuyer sur ses alliés soviétiques dans un monde terrifié par la guerre froide. Informé de l’existence du Chronoviseur, il voit aussitôt comment l’utiliser pour trouver dans le passé la preuve que la puissance séculière de l’Église a été usurpée. Une fois tous ces ingrédients rassemblés, Roland Portiche nous concocte le plus addictif des mets en développant son intrigue dans une partie d’échecs passionnante, à la fois continentale et temporelle.

Vous l’avez compris, je me suis laissé happer par ce récit dont j’ai particulièrement apprécié le potentiel narratif et les rebondissements portés par une écriture simple et efficace. Même si le contexte historique (autant dans le présent des personnages que dans les temps évangéliques) ne sert finalement à l’auteur qu’à tisser un décor fascinant, il n’en demeure pas moins que son important travail de documentation nous offre la possibilité, plutôt rare, de nous cultiver tout en nous divertissant (à condition, bien entendu, d’arriver à repérer les éléments de vérité dans la fiction, mais ce n’est pas si difficile et puis des annotations nous y aide…). En se déployant dans le respect de sa logique interne, le scénario normalise l’extraordinaire et j’ai beaucoup aimé pouvoir jouer le touriste en visitant certains épisodes constitutifs de notre civilisation judéo-chrétienne, le tout servi sur un ton qui n’est pas dépourvu d’une bonne dose d’humour. Ma seule réserve, le personnage du méchant cardinal sud-américain vendu aux communistes qui est capable des pires crimes pour parvenir à ses fins. Mais là encore, en frisant la caricature, son portrait participe au ton comique de l’ensemble et m’a finalement permis d’avaler cette couleuvre sans m’étouffer. D’autant plus que son adversaire principal, le futur pape Pie XII, rétablit souvent l’équilibre dans son machiavélisme assumé. Alors pas d’hésitation, si dans ces temps de réclusion vous rêvez de voyages fantastiques, cet antidote est pour vous !

Stéphane Furlan

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Publié par stephanefurlan

Passionné de littérature noire, science-fiction et fantastique, j'écris depuis de nombreuses années. En 2014, je publie mon premier roman "Ville rose sang" aux Éditions Cairn et j'ai la chance d'être récompensé par le Prix de l’Embouchure. Dans la foulée, deux autres romans sont édités dans la collection Du Noir au sud, "Sans jeu ni maître" en 2015 et "Implantés" en 2017. Mon dernier livre, "Couru d'avance", est publié en 2020 chez Librinova.

Un avis sur « La machine Ernetti, de Roland Portiche : l’antidote idéal à la claustrophobie ! »

  1. Vous avez raison : par ces temps de réclusion ça fait du bien de rêver et ce bouquin remplit complètement ce rôle. La machine à remonter le temps aurait fini dans les caves du Vatican qui renferme plein de secrets. Belle chronique, complète et détaillée.

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