La Brigade des Crimes Parfaits – Chap. 6

20 h 19

            L’agent en faction dans le couloir m’ouvre la porte. Je pénètre dans une pièce spacieuse dont les deux fenêtres offrent le même panorama que la cuisine, cimes d’un bosquet précédant la plaine urbanisée étincelante dans un coucher de soleil en phase terminale. Je ne me laisse pas distraire et examine les lieux. Lit à baldaquin, bureau ministre en bois sombre avec sa chaise assortie, cloisons recouvertes de chaux mauve et agrémentées de tableaux présentant des scènes rupestres, bibliothèque chargée d’ouvrages reliés, commode marquetée recueillant un poste de télévision à écran plat, table basse cernée de trois fauteuils tapissés dont l’un accueille un jeune homme qui, derrière d’épais verres rectangulaires, braque ses yeux noirs sur moi.

            Réagissant à ma présence, il se redresse et enlève ses mocassins du tabouret placé devant lui. Je m’immobilise pour le jauger et me laisser imprégner par les premiers sentiments qu’il m’inspire. Le gamin arbore une courte chevelure châtain surplombant un visage carré dont la mâchoire volontaire forme le socle. Doté d’un nez en trompette, ses lèvres charnues grimacent une moue légèrement dédaigneuse, fantôme d’un sourire narquois qui doit constituer son expression au naturel. Je reconnais cette attitude, l’ayant repérée à de multiples reprises sur les mines satisfaites des puissants de ce monde, et d’abord parmi leurs rejetons croisés pendant mes études juridiques, environ deux décennies plus tôt.

            Je m’installe face à lui, posant mon portable sur la table basse après avoir appuyé sur la touche enregistrement d’un programme susceptible de graver cette conversation dans sa mémoire numérique. En relevant les yeux, je remarque des taches de sang maculant les manches de sa chemise. Il y en a aussi sur son jean, mais pas sur ses mains. Il a dû les laver entre temps.

            — Victor Bussy, me présenté-je, capitaine du SRPJ de Toulouse et responsable de l’enquête concernant le meurtre d’Aymeric Dedieu. Mes collègues m’ont indiqué que t’as appelé les secours et la police. Ainsi, tu te retrouves dans la peau d’un témoin clé dans une affaire criminelle. D’après mes sources, tu suis des études de droit, donc ça doit te parler ?

            Guilhem Canillac fronce les sourcils, un peu décontenancé par mon entrée en matière. Puis son regard myope s’échappe vers le sol.

            — Je ne suis pas pénaliste.

            — Pas grave. Pour faire court, je te propose de réaliser ton audition ici même. Ça nous fera gagner du temps. Comme j’enregistre la conversation, je dresserai un procès-verbal en revenant au commissariat et tu pourras le signer plus tard. C’est un souci pour toi ?

            — Euh… Non.

            — Parfait ! Donc, pour commencer, je dois te demander de prêter serment et de jurer de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. À toi.

            Le gamin s’exécute d’une voix un peu chevrotante.

            — Très bien, commenté-je. Maintenant, raconte-moi.

            — Je suis arrivé en voiture aux environs de dix-sept heures et…

            — Aux environs ? je le coupe. Tu ne peux pas être plus précis ?

            Il réfléchit.

            — Je n’ai pas vraiment fait attention. Je sais que ça doit être dans ces eaux-là, car j’avais rendez-vous dans ce créneau avec Aymeric pour préparer, euh, la réception…

            — OK. Déroule le film au ralenti, si tu veux bien. D’abord, cette visite, vous en aviez convenu à quelle occasion ?

            — C’est-à-dire ?

            — Eh bien, lors d’une rencontre ? Par téléphone ?

            — En fait, il m’a envoyé un SMS hier soir pour me dire qu’il serait en retard et qu’il fallait que je le rejoigne à cette heure.

            — Pourquoi ? Il était prévu que t’arrives plus tôt, initialement ?

            — Oui. Vendredi, on a passé la soirée ensemble, dans mon appartement, à regarder des vidéos, et on avait alors décidé de se retrouver vers quinze heures. Il l’avait d’ailleurs confirmé par SMS le lendemain matin, pour finalement se rétracter quelques heures plus tard.

            — Il t’a expliqué pourquoi ?

            — Non.

            — Entendu. T’accepterais de nous confier ton portable pour qu’on consolide ces infos ?

            Le gamin se recale sur son fauteuil et croise les bras. Ses longues études juridiques, et sans doute aussi sa culture familiale, lui conseillent la prudence. Il devine qu’il vient de rejoindre le cœur d’un cyclone et il doit se demander s’il n’est pas plus judicieux de requérir tout de suite l’assistance d’un avocat. J’éprouve le besoin d’enfoncer le clou.

            — Écoute, je sais que ce n’est pas agréable, mais moins on traine à écarter des pistes, plus vite on consacre notre temps à enquêter dans la bonne direction.

            — Je m’en doute, mais je préfère en parler à mon père avant.

            Je soupire.

            — Je comprends, murmuré-je finalement. Continuons, si tu veux bien.

            Il acquiesce.

            — Tu te pointes devant le portail. Qu’est-ce que tu fais ?

            — Ben, j’entre en voiture.

            — Il était ouvert ?

            — Oui.

            — C’est habituel ?

            — Euh… En fait, non.

            — Comment tu procèdes, d’habitude ?

            — Je sonne à l’interphone.

            Je réfléchis. Si, comme l’affirme ce gamin, le meurtre était consommé avant son arrivée, alors il aurait dû rester bloqué à l’extérieur. Sauf si les gardiens se trouvaient encore sur place. Je le lui demande.

            — Aymeric m’avait prévenu qu’ils n’étaient pas là, me rétorque-t-il. Mais je ne me suis pas arrêté pour vérifier.

            OK, pensé-je. Disons qu’ils étaient déjà partis et qu’Aymeric a été assassiné avant. Pourquoi ce dernier aurait-il laissé le portail ouvert alors qu’il lui suffisait d’attendre que son ami le sollicite ? Ça ne tient pas. Donc, si on admet l’hypothèse que le crime a été perpétré par une tierce personne, le passage ne peut avoir été libéré que par le tueur. Mais pourquoi aurait-il fait une chose pareille ? Là encore, c’est peu crédible.

            — T’es sûr que les grilles étaient tirées ?

            — À cent pour cent.

            — Tu ne connais pas le code ?

            — Non. Aymeric me l’aurait bien confié, mais ses parents n’arrêtent pas d’en changer. Lui, ça ne le dérange pas, car il possède une télécommande et n’a pas besoin de s’en souvenir. Bref, il n’a pas envie de se prendre la tête avec ça.

            Un peu perturbé, je me dis qu’Aymeric a peut-être dégagé la voie pour que son ami puisse le rejoindre alors qu’il souhaitait s’adonner à une autre activité, comme une sieste ou une douche improvisée, pourquoi pas ? Je m’apprête à poursuivre l’audition quand je repense à ma première hypothèse, celle où son assassin aurait bloqué le portail en position ouverte et la même question s’impose. Pourquoi aurait-il fait ça ? Pour laisser pénétrer des complices ? Mais dans ce cas, pourquoi ne pas refermer ensuite la grille, une fois leur crime perpétré, afin de retarder sa découverte ? Quelque chose cloche. Agacé, je gratte mon cuir chevelu et parviens finalement à accepter que toutes les pièces tardent à regagner leurs justes places.

            — Donc, tu roules dans la propriété, sur le chemin du parc. Tu ne remarques rien d’anormal ?

            — Non.

            — Et dans la cour du château ?

            — Je vois la voiture d’Aymeric et me gare à côté.

            — Quel modèle ?

            — Une coccinelle nouvelle génération, noire.

            Je l’ai aperçue en arrivant, à proximité d’une 206 coupée blanche, certainement celle de mon interlocuteur.

            — OK, et puis ?

            — Je monte l’escalier et frappe à la porte, plusieurs fois, mais personne ne vient m’ouvrir. J’attends quelques secondes, puis je me dis qu’Aymeric est sans doute occupé et me décide à entrer. La serrure n’était pas verrouillée.

            — Continue.

            — Personne dans le hall. J’écoute, mais n’entends rien. Je l’appelle et personne ne me répond. À ce stade, je ne suis pas vraiment inquiet, car je suppose qu’il est aux toilettes, dans une salle de bain, ou en train de passer un coup de fil quelque part, peut-être même sur la terrasse derrière la maison. Alors je me dirige vers la cuisine.

            — Pourquoi ?

            — Il fallait que je mette au frais quelques bouteilles.

            — Tu portais de l’alcool ?

            — Euh… Oui. On préparait une fête. J’étais chargé de ça.

            — OK, si je comprends bien, t’es sorti de ta 206, t’as ouvert la malle, t’as pris des bouteilles… D’ailleurs, combien ?

            — Non, j’ai emporté la caisse de champagne rangée sur la banquette arrière. Puis je suis entré comme je vous l’ai dit et me voilà en train de pénétrer dans la cuisine. Au début, je n’ai rien remarqué et j’ai donc posé mon colis sur la table. C’est quand je l’ai contournée pour rechercher un couteau dans la commode que j’ai vu des flaques rouges sur le carrelage, puis un corps allongé à proximité.

            Le gamin parle, le regard perdu dans mon dos, fasciné par une scène qu’il ne pourra jamais oublier. À ce stade, ma présence lui importe peu.

            — Pourquoi vouloir un couteau ? m’étonné-je.

            — Pour ouvrir la caisse, m’explique-t-il, de nouveau avec moi.

            — Bien sûr… Pardon, je t’ai interrompu.

            Il hausse les épaules, fronce les sourcils, se replongeant dans ses souvenirs. Il murmure :

            — Je reconnais mon ami, ses habits, puis je réalise que c’est son sang dans lequel je marche. Je fais un pas en arrière, trop précipité, car je glisse et m’affale de tout mon poids, évitant par miracle de me briser la nuque.

            Il déglutit.

            — En revanche, il m’en reste un gros bleu.

            Il relève la manche de sa chemise pour exhiber une tache violacée de la taille d’une boule de pétanque qui macule son coude déjà enflé. Il n’exagère pas.

            — Heureusement, je ne me suis rien cassé, enfin d’après le médecin qui m’a examiné.

            — Tant mieux. Donc, t’es au sol, à côté d’Aymeric…

            — C’est affreux. Il est là, allongé face contre terre, et je vois sa blessure à la tête. J’ai l’impression d’être plongé dans un film d’horreur. Je me traine jusqu’à lui, dans ce bain de sang. C’est dégueulasse, mais je veux savoir. Je n’ose pas le toucher. Je ne connais pas les gestes adéquats. Je ne souhaite pas aggraver son état. J’espère juste qu’il vit encore, que tout n’est pas fini. Je repère alors deux autres plaies dans son dos. C’est insupportable. Je me relève, difficilement, puis je me dis que tout n’est peut-être pas foutu. Je prends mon portable et compose le quinze.

            Ses yeux accrochent les miens avant de s’échapper vers le sol.

            — L’opératrice me pose un tas de questions. Elle m’annonce qu’elle envoie les secours, mais qu’il faut que je me cache, pour le cas où l’agresseur ne serait pas parti. Je panique. Agresseur. Ce mot m’obsède. C’est pourtant évident, mais je n’y ai pas songé. Aymeric ne s’est pas fait ça tout seul. Je sors de la cuisine et n’ose plus parler. Peut-être que le criminel rôde encore et qu’il va s’en prendre à moi. Impossible de rester un instant de plus dans cette baraque maudite. Passé la porte, je vois ma voiture et hésite une seconde à déguerpir. Je le lui dis, mais elle me répète plutôt de me planquer. Je ne sais pas si elle a raison. Je regarde autour de moi. Personne. Je cours, fonce, la lisière n’est pas loin, j’accélère, je sens mon cœur battre à fond, puis des branches fouettent mon visage, mais ça ne m’arrête pas, je préfère m’enfoncer dans les bois. Je rejoins des taillis plus épais, je me retourne, guette, j’ai l’impression d’être seul, donc l’agresseur ne pourra pas me trouver là s’il est toujours dans les parages. Je n’en suis sorti qu’après avoir entendu les sirènes.

Traitement en cours…
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Publié par stephanefurlan

Passionné de littérature noire, science-fiction et fantastique, j'écris depuis de nombreuses années. En 2014, je publie mon premier roman "Ville rose sang" aux Éditions Cairn et j'ai la chance d'être récompensé par le Prix de l’Embouchure. Dans la foulée, deux autres romans sont édités dans la collection Du Noir au sud, "Sans jeu ni maître" en 2015 et "Implantés" en 2017. Mon dernier livre, "Couru d'avance", est publié en 2020 chez Librinova.

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