Et puis mourir, de Jean-Luc Bizien: quand la littérature populaire rencontre la révolte du peuple

Fin 2018, un tueur profite du chaos engendré par les manifestations des « gilets jaunes » pour commettre une série de crimes très ritualisés dans les beaux quartiers de Paris.

En liant les codes du roman policier avec le plus grand mouvement social de ces dernières années, l’idée de départ me paraît lumineuse. Elle permet d’abord à l’auteur de nous immerger dans l’ambiance survoltée de ces samedis successifs, à tel point qu’on a parfois l’impression de se retrouver, en fin de journée, quand la majorité paisible s’est retirée, au beau milieu des affrontements, à devoir louvoyer entre les charges de CRS et les groupes de casseurs.

Mais si Jean-Luc Bizien aborde peu l’aspect revendicatif et se garde bien de prendre parti, le sérieux avec lequel il traite ce sujet (et aussi le simple fait de l’avoir invité dans une fiction) favorise sa fixation dans la culture et contribue même, à son niveau, à renforcer son poids historique. En cela, il s’agit bien d’une œuvre engagée qui, et c’est le second point, en respectant les codes du polar, la plus populaire des littératures, permet à son sujet de s’accorder à sa forme d’expression (mais n’est-ce pas la définition de l’art ?) et offre ainsi à ses lecteurs la tension narrative qui va les pousser à enchaîner les pages jusqu’à la fin.

Voilà pour le tableau d’ensemble. Qu’en est-il de l’histoire et des personnages qui la peuplent ?

Dans une écriture limpide et efficace, Jean-Luc Bizien campe des figures attachantes en évitant les clichés du genre. Si le protagoniste principal, le commandant Le Guen, est bien divorcé, comme nombre de ses collègues, la noirceur de son métier n’a pas encore réussi à affecter sa santé mentale. Donc pas de problème avec l’alcool, juste une passion dévorante pour sa musique de prédilection, le rock de sa jeunesse. En résumé, il m’a été bien agréable de le prendre en filature. J’ai particulièrement apprécié son rapport à son second Agostini et surtout leur opposition dans le débat entre droit et justice. En choisissant de placer son code moral au-dessus de l’application stricte de la loi, Le Guen renforce son humanité et marche dans les pas d’un des personnages que j’affectionne le plus, Bernie Gunther. Les autres protagonistes de l’histoire, y compris le criminel en « gilet jaune », sont également très bien travaillés et crédibles.

En alternant le point de vue de l’enquêteur avec celui de sa cible, Jean-Luc Bizien accepte de se priver de la tension dramatique liée à la question du dévoilement des crimes, mais il parvient malgré tout à se rattraper (et même mieux) en laissant en suspens les motivations du meurtrier (qui nous seront révélées avec parcimonie) et surtout la chute de ces destins qui devront bien, un jour, se croiser.

Enfin, en tant qu’auteur, j’ai été particulièrement intéressé par le portrait du contexte policier et particulièrement par la description des méthodes de travail de ce groupe de la Crim. Les personnages abordent l’affaire avec professionnalisme. Les rôles sont clairement définis et, dans ce collectif, chacun maîtrise assez son domaine pour avancer sans attendre les directives de sa hiérarchie, Le Guen n’intervenant qu’en dernier ressort en assumant la fonction de chef d’orchestre. De quoi fissurer le mythe de l’enquêteur génial et solitaire (mais peut-être aussi celui de l’écrivain ?), tout en fournissant l’occasion d’inspirer certains cadres encore trop portés sur l’autoritarisme. En conclusion, cet important effort de documentation améliore l’immersion dans le récit en renforçant sa crédibilité. Alors, si vous ne savez pas quoi faire samedi prochain, vous pouvez toujours enfiler votre « gilet jaune » et rejoindre Paris sur votre canapé en compagnie de Le Guen et son équipe.

Stéphane Furlan

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Publié par stephanefurlan

Passionné de littérature noire, science-fiction et fantastique, j'écris depuis de nombreuses années. En 2014, je publie mon premier roman "Ville rose sang" aux Éditions Cairn et j'ai la chance d'être récompensé par le Prix de l’Embouchure. Dans la foulée, deux autres romans sont édités dans la collection Du Noir au sud, "Sans jeu ni maître" en 2015 et "Implantés" en 2017. Mon dernier livre, "Couru d'avance", est publié en 2020 chez Librinova.

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