La Brigade des Crimes Parfaits – Chap.1

Dimanche 5 avril 2009, 17 h 6

            J’ai quitté Sophie depuis plus d’un an et je n’arrive toujours pas m’habituer à ces dimanches soir, ceux qui me ramènent devant la porte de mon ancien appartement, au quatrième étage de cet immeuble vétuste du quartier des Carmes, avec mes deux gamines à la main. Voilà, le week-end touche à son terme et avec lui la semaine passée avec mes trésors. Je vais de nouveau me retrouver seul, ne pouvant compter que sur mon job pour oublier la vie que j’ai sacrifiée en cédant à une sirène. Et comme l’ainée vient de fêter ses neuf ans alors que la seconde n’a pas encore atteint les cinq, je me sens obligé de gravir les marches branlantes de l’escalier pour les mener jusqu’à leur mère, m’offrant par la même occasion le spectacle de son mépris qui ne manque jamais de durcir ses yeux quand elle les pose sur moi.  

            Tout en portant Lucie, la plus petite, je peine derrière Carmen et longe le grand miroir fixé par une âme généreuse sur une cloison du palier, au deuxième étage. Mon reflet s’impose au beau milieu de ces sombres pensées et je suis saisi en ne reconnaissant pas la loque que j’attendais. Non, je vois plutôt un type qui parvient à tenir à distance le relâchement de sa ceinture abdominale et dont les traits résistent en fait assez bien aux assauts du temps. Comme quoi, mon état dépressif ne doit pas être étranger à ce blues du dimanche soir. Certes, il me tourmentait déjà quand je me vautrais allègrement dans la vie conjugale, mais il atteint maintenant des proportions dignes d’une tragédie. Voilà certainement pourquoi j’ai consacré une partie de l’après-midi à écouter Wagner et son Crépuscule des dieux, affalé sur mon lit, pendant que les filles s’amusaient avec la gamine de la voisine. Cette prise de conscience m’arrache un sourire qui se reflète dans la glace et j’ai l’impression que mon jumeau m’offre une marque de sympathie. Ça fait du bien. C’est la seule que j’ai reçue d’un adulte aujourd’hui…

            La porte apparait enfin. Sa surface ivoire a été agrémentée par l’élan créatif de Carmen, trois ans plus tôt, lors de notre aménagement dans ce quartier de Toulouse après une période passée dans la grisaille de la capitale, Sophie à jouer du bistouri et moi de la matraque. Mon ainée a peint un bouquet de violettes, comme pour faire honneur à la mythologie de notre cité de naissance. Je ne sais pas si l’amertume trouble encore ma vision, mais elles me semblent de plus en plus fanées, ces fleurs censées accueillir les visiteurs assez courageux pour grimper jusque-là.

            À peine le temps de reprendre mon souffle que Lucie se tortille dans mes bras pour regagner le plancher et se jeter sur la porte, ses deux poings en avant frappant le bois avec énergie, aussitôt rejointe par sa sœur, les deux accompagnant les percussions par une mélopée primitive ne répétant en cœur qu’un seul mot : « maman ! »

            Je tente de calmer les petits monstres quand l’embrasure se libère sur une femme que je trouve toujours aussi séduisante. Ses yeux noirs, pétillant d’intelligence et s’accordant merveilleusement à sa longue chevelure, me fixent avec cette expression familière, la même qu’elle me gratifiait lorsque j’avais omis de baisser la cuvette des toilettes. Ou pour protester contre un tas de vêtements sales sur le sol de la chambre. Sans oublier les aveux de mon infidélité consommée pendant mon escapade à Lisbonne, dans l’enthousiasme de l’arrestation des braqueurs de transports de fonds plus connus dans mon milieu sous le nom de Cagoulés.

            Répit bienvenu, les filles se jettent sur elle dans un placage coordonné manquant de la faire chavirer. Comme Sophie a anticipé de justesse cet élan en se campant sur ses jambes, elle parvient à préserver son équilibre et peut ainsi s’adonner aux embrassades rituelles. La scène ne peut qu’accentuer ma déprime, car je n’aspire qu’à les suivre tout en sachant que ce bonheur me serra à coup sûr refusé jusqu’à la fin de ma peine, qui pour l’instant s’étend à la perpétuité. Non relative, celle-là. Sophie n’est pas du genre à accorder une grâce sans être persuadée que le délinquant ne récidivera pas. Et je n’ai pas encore réussi à la convaincre.

            Une fois l’effusion retombée, l’ainée se dégage et se retourne vers moi pour me gratifier d’une accolade affectueuse que je ne peux m’empêcher de juger d’une intensité inférieure à celle offerte à sa mère. La petite ne tarde pas à la rejoindre et elles me saluent bientôt en me donnant rendez-vous à dimanche prochain pour entamer avec elles une semaine de vacances, avant de foncer dans l’appartement, bien décidées à profiter du peu de temps de jeu qui leur reste avant le repas. Je me relève, maudissant l’humidité qui souille le coin de mes yeux, et affronte celle qui habite mon foyer. Sophie attend que les gamines disparaissent dans leur chambre, les bras croisés sous sa poitrine, le regard baissé vers le poignet de sa main gauche, en direction de sa montre.

            — En avance d’une heure, commente-t-elle. T’es pressé de te débarrasser de tes filles ?

            Non, me dis-je, pas vraiment étonné qu’elle attaque bille en tête. J’espérais juste qu’on puisse parler.

            Toujours pertinent, mon portable se réveille dans la poche intérieure de mon caban, s’empressant d’ajouter le son à la vibration pour emplir le couloir de l’air grandiloquent de La Chevauchée des Walkyries. Décidément… Je me dépêche de lui clouer le bec. Serge patientera le temps que je tente d’apaiser mon ex, même si je ne peux m’empêcher de penser qu’un coup de fil de mon équipier à cette heure ne présage certainement rien de bon.

            — Excuse-moi, murmuré-je, j’aurais dû t’appeler avant de me pointer plus tôt.

            — C’est ça.

            — Je me suis dit qu’on pourrait arriver en avance, juste pour discuter…

            — De quoi ?

            Je réalise que je viens de me calquer sur son attitude méfiante en croisant les bras.

            — Ben des filles ! On se pose autour d’un verre de vin et on échange quelques informations sur nos deux princesses.

            — Ce n’était pas dans mes projets.

            — Tu ne crois pas que c’est nécessaire ?

            — On en a déjà parlé. De nos jours, il existe des moyens modernes pour communiquer.

            — Un petit apéro, c’est quand même plus convivial !

            — Sauf que ça implique l’envie de partager un moment ensemble. Il y a quelque chose d’important ou d’urgent que tu souhaites me confier avant que je referme cette porte ?

            Je déglutis. Je n’en reviens pas qu’elle me rabroue de la sorte. Je sais bien que j’ai péché et qu’elle ne l’a pas digéré. Mais que diable ! Un an s’est écoulé pendant lequel je n’ai épargné aucun effort pour me racheter. Alors ! À quoi rime cette guerre qu’elle me livre sans m’accorder aucune trêve ? Sophie lance un regard en arrière et une alerte s’enclenche. Ce sixième sens qui me trompe rarement quand je traque le crime.

            — Allez, Sophie ! répliqué-je, tentant de chasser mes soupçons. Laisse-moi entrer, qu’on discute un peu…

            Mais l’improbable se manifeste, le vantail en bois entamant un mouvement circulaire depuis l’axe de ses gonds pour se loger dans l’encadrement dans un claquement sec. Je déglutis, réalisant que ma salive peine à rejoindre ma gorge et que cette dernière émet un signal douloureux. Bref, j’ai les boules. Elle est vraiment en pétard et je doute que sa rancœur ne trouve sa source que dans mon arrivée précipitée. Il y a autre chose, c’est sûr. Et ce sacré démon dans mon oreille me souffle qu’un homme se cache dans l’appartement. Oui, ça ne peut être que ça. Ma femme a passé du bon temps ce week-end et je l’ai surprise en me pointant trop tôt. Voilà pourquoi elle a paniqué !

            Mes deux poings se lèvent pour reproduire la scène jouée quelques instants auparavant par mes filles, mais ils ne parviennent pas à prendre leur élan. La seconde voix de ma conscience, celle qui est toujours trop raisonnable, me conseille de me ressaisir sur-le-champ. Sophie a bien le droit de faire ce qui lui chante dans les circonstances présentes, me murmure-t-elle, rajoutant que je suis quand même très mal placé pour lui faire des reproches. Difficile à contredire, mais ça n’apaise en rien l’expansion fulgurante d’une bulle émotive se nourrissant d’un mélange de frustration, mélancolie, tristesse, jalousie, et surtout de colère. Dégage de là ! insiste la même. Sinon, il n’en sortira que le pire. Allez ! Descends ces marches ! Voilà… C’est bien ! Encore une, enchaîne-les, et surtout arrête de penser.

            Je ne regarde pas le miroir quand j’atteins le deuxième étage, baissant les yeux et me concentrant sur le trajet à accomplir pour regagner la bouche de métro de la station des Carmes, en bas de l’immense parking en colimaçon, certes fort pratique pour entasser les voitures jusqu’au faitage des immeubles avoisinants, mais en même temps constituant une véritable verrue dans ce quartier historique. À peine dans la ruelle que la même musique me fige, juste devant une librairie affichant un symbole de licorne. Serge. Cette fois, je m’empresse de prendre son appel.

            — Pas trop tôt ! maugrée mon coéquipier. T’étais aux chiottes ou quoi ?

            Charmant… Je cherche mes mots, encore troublé par mes soucis de cœur et incapable de me plonger sans transition dans l’univers rustique de mon ainé.

            — Faut que tu te pointes à la taule fissa, renchérit ce dernier.

            — Pourquoi ? je parviens à lui répliquer. Je ne suis pas d’astreinte.

            — Quoi, t’as mieux à faire ? Tu veux te taper le film érotique sur M6 ?

            — T’es en retard de deux décennies !

            — M’en fous ! Dépose tes gamines et fonce à l’Embouchure.

            — C’est déjà fait. J’en sors et j’ai pas trop la pêche.

            — Alors t’as pas d’excuse. Ça te changera les idées. On vient d’hériter d’une perle.

            — Je sais pas… Je crois que je préfère me rentrer et finir d’achever ma collection de cadavres de bière.

            — C’est plus efficace d’en tâter un vrai de près. Rien de mieux pour relativiser nos soucis.

            — Dis-m’en plus.

            — C’est un jeune de la haute. Apparemment trouvé dessoudé par balles, dans la grande maison de ses parents, sur les sommets de Saint-Geniès-Bellevue. Je te dresse le portrait. C’est une commune bien nommée, perchée en haut d’une colline et bénéficiant d’un panorama unique sur Toulouse. Bref, ceux qui n’ont pas le porte-monnaie troué aiment bien se cacher là. Des collègues sont déjà partis, mais je peux t’attendre pour les rejoindre. Comme tu hériteras de la suite, autant prendre l’histoire dès le début, non ?

            Bien sûr qu’il a raison, le Serge. Mes neurones commencent à turbiner sans que je leur en donne l’ordre. Je dois me faire à mon nouveau rôle de capitaine, promotion que je n’espérais pas et qui m’est tombée dessus en récompense de l’arrestation des Cagoulés. Tout ce à quoi j’aspirais depuis le début de ma carrière, mais que je ne parviens pas à apprécier dans les décombres de ma vie familiale. De plus, Serge pense qu’il a tout intérêt à m’impliquer dès les premières heures de l’enquête, de manière à s’épargner des rapports. Au même grade que moi, il se retrouve sous mon commandement, la direction préférant éviter qu’il joue ce rôle, consciente que ses qualités innombrables ne lui permettent pas de gérer de manière optimale les relations interpersonnelles. Comme il y trouve aussi son compte, tout le monde est content.

            — OK, lui dis-je. J’arrive.

            Mon portable à peine éteint que la porte de l’immeuble s’ouvre à mes côtés, laissant apparaitre un gars de mon âge qui me domine d’une tête couronnée d’une courte chevelure rousse. Il passe devant moi de ce pas vif propre aux cadres dynamiques, les mêmes qui prennent soin de leur santé, le week-end, en ne manquant jamais de s’adonner à la course à pied. Impression renforcée par ses vêtements chics, long manteau noir couvrant un costume cravaté qui n’aurait pas dépareillé dans un cabinet d’avocats d’affaires. De ceux qui savent protéger les euros de la prédation étatique. Et ce, en toute légalité. Voilà tout ce à quoi ce type me fait penser quand il me dépasse, et l’emballement de mon logiciel d’hypothèses automatiques en serait resté là sans le regard inquiet que le même me lance avant de s’empresser de fixer ses chaussures qui forcent son allure. Merde ! Ça ne serait pas lui qui squattait mon appartement, quelques minutes plus tôt ?

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Publié par stephanefurlan

Passionné de littérature noire, science-fiction et fantastique, j'écris depuis de nombreuses années. En 2014, je publie mon premier roman "Ville rose sang" aux Éditions Cairn et j'ai la chance d'être récompensé par le Prix de l’Embouchure. Dans la foulée, deux autres romans sont édités dans la collection Du Noir au sud, "Sans jeu ni maître" en 2015 et "Implantés" en 2017. Mon dernier livre, "Couru d'avance", est publié en 2020 chez Librinova.

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